Un si joli tableau

26 août 2016 Comments Off

Tu es arrivé un matin du quinze août, maman trouvait que c'était déjà un bon signe de t'annoncer à nous le jour de la Sainte Vierge. Le soleil était haut dans le ciel, et les nuages moutonneux parsemaient l'horizon du jardin. C'était un beau petit déjeuner dehors un lundi férié, un jour ajouté au week-end comme si nous te fêtions déjà. Toi petit plus pâle au bout d'un bâtonnet de plastique bleu et blanc, si pâle qu'il m'a fallu te regarder longtemps avant de rire. Rire tellement c'était inattendu, tellement tu arrivais si vite, quand d'autres t'espèrent et de supplient. 

Nous avons déjeuner à la campagne entre les rires cristallins, le crépitement du barbecue, le tintement des verres, le petit bonheur de te savoir. Je croisais de temps à autre son regard et il était heureux de te partager avec moi, toi, notre petit amas de cellules communes, notre petit secret. Il a dit c'est drôle, tu as mon ADN en toi maintenant. C'est un miracle si commun, mais extraordinaire, tu vois. Moi je ne savais pas non plus que c'était si merveilleux, que c'était si magique. Tu réenchantais mon monde comme ça d'un coup. Tout à fait inattendu. Nous nous tenions la main en marchant et au creux de nos paumes il y avait toi, si minuscule, si mystérieux. 

Je t'ai imaginé. Tu sais j'ai lacéré mon ventre pendant de longues années, j'ai détesté la destiné de mon sein, je ne voulais rien porter, je ne voulais pas donner de vie particulière, je ne me voyais pas avec ce rôle là si cruel, d'abnégation continuelle, de souffrance. Heureuse celle qui a cru. Je n'y croyais pas du tout moi. Et puis de fil en mois, tu t'es dessiné, la mort tout autour de nous cette année, elle nous poussait finalement surtout à nous aimer. Ces attentats, ces images d'acier, de verre et de chair qui se brisent, l'aéroport qui explose, le métro, les cafés, la vie va vite tu vois, on s'embrasse et voilà qu'on est plus. Grand père est mort, des gens sont morts aussi en terrasse, devant le feu d'artifice, au concert, à la messe, on assassine de partout et ça m'a donné envie d'aimer encore plus fort, ça m'a donné envie de te créer. 

Je ne sais pas si tu es beau, mais je t'assure qu'on forme un très joli tableau. Je ne me suis jamais sentie si bien en étant malade tous les matins. Je ne L'ai jamais trouvé si beau qu'en portant quelque chose de Lui. J'ai trouvé tout le reste du monde bien moins intéressant que toi. J'ai adoré dormir, prendre mon bain, fixer ce corps tendu vers une vie, voilà c'est ça : je n'ai pas écrit, je n'ai pas besoin d'écrire, je n'ai pas besoin d'écrire la vie secrète, Elle est là. 

J'imaginais tes bourgeons de bras et de jambes, tes deux creux noirs qui deviendraient tes yeux, ton corps minuscule avec cet énorme cœur qui bat à peine, deux millimètres de bonheur et de peur. Un si joli tableau et ces sourires qui sont les nôtres. 

Il est trois heures du matin, et il y a du sang partout dans la salle de bain.
Tu as disparu si vite, je me dissous littéralement de peine sur le bord du lit. Tu es passé dans le siphon mais je t'ai observé pendant longtemps, petit blanc d’œuf aux crêtes jaunes. Tu ne ressembles à rien mais j'ai perdu mon bébé. Nous sommes recroquevillés Lui et moi, l'un dans l'autre. C'est la première fois que je le vois pleurer. La chambre jaune est vide. Le goutte à goutte du lavabo accompagne les sanglots.

Il fait une chaleur étouffante. 
Je t'ai imaginé tu sais, je t'aimais déjà tant.
Maintenant il n'y a que du sang noir qui sent mauvais, et mon ventre vacant. Dehors le soleil est écrasant. Au chant des oiseaux se mêlent les cris des enfants.